LA LETTRE NUCLEAIRE

N°1 - 20 mars 2000

Le comportement humain face au risque.

Le danger est une notion abstraite et sa perception est variable d'un individu à un autre.

En revanche, le risque est mesurable et répond à une définition précise: il est égal au produit de la probabilité d'occurrence d'un accident par les conséquences de cet accident.

Pour fixer les idées, il y a en France 8.000 morts par an à la suite d'un accident de la route pour une population de 60 millions de personnes. Le risque individuel de succomber à un accident de voiture au cours d'une année est donc de 8.000/60.000.000, soit un peu plus que 1 chance sur 10.000 ou encore un peu moins de 1 chance sur 100 au cours d’une vie.

Si l'on considère l'ensemble des accidents possibles dus à l'activité humaine ou aux phénomènes naturels, il est difficile d'observer des accidents mortels dont le risque est supérieur à 1 chance sur 1.000 pour un individu donné dans une année. Ce niveau de risque est évidemment inacceptable et par conséquent des actions immédiates viennent le diminuer, en agissant soit sur la probabilité d'occurrence de l'accident, soit sur ses conséquences.

Pour un risque compris entre 1 chance sur 10.000 et 1 chance sur 1.000.000 (chutes, incendies, électrocution, noyades), des mesures préventives sont prises, par exemple à l'aide de panneaux "baignade interdite", "danger ! ligne haute tension" etc.

En deçà de 1 chance sur 1.000.000 (foudre, chute de météorite), l'homme ne se sent généralement pas concerné par les accidents de cette catégorie car, bien que conscient de leur existence et de leurs conséquences, qui peuvent être fatales, il n'en ressent pas de menace directe: ces accidents sont dus à la fatalité, pense-t-il, ou encore à une imprudence folle qu'il ne saurait commettre. Le risque nucléaire, dont le calcul, appliqué aux réacteurs occidentaux, montre qu'il est inférieur à 1 chance sur 100.000.000 par année et par personne, appartient à cette catégorie de risques. Il devrait par conséquent, selon le raisonnement précédent, être unanimement accepté par la société.

Pourquoi n'en est-il pas ainsi ?

En fait, 2 arguments supplémentaires doivent être pris en compte:

- En premier lieu, le risque individuel doit être traité différemment du risque collectif: un individu isolé peut accepter, par exemple sous l'emprise d'une passion ou d'une vocation, un niveau de risque que la société rejette collectivement (sport automobile, armée de métier ...). Il peut également consentir un risque, même considérable, sachant qu'il dispose de divers moyens pour l'atténuer. Par exemple, beaucoup d'accidents attribués à la fatalité peuvent être évités moyennant des précautions élémentaires (ne pas se mettre sous un arbre en cas d'orage, s'abstenir de naviguer par grand vent ...). L'automobile entre dans cette catégorie des risques élevés librement acceptés par l'individu. Ce dernier se croit en effet protégé de l'accident fatal qui "n'arrive qu'aux autres" en pensant pouvoir agir pour l'empêcher. L'industrie nucléaire, quant à elle, fait courir à un individu isolé un risque minime mais imposé, qu'il ne peut atténuer par des mesures personnelles. D'où la réticence.

- En second lieu, la société tolère plus aisément une multitude d'accidents isolés qu'un accident unique conduisant pourtant aux mêmes conséquences: le crash d'un avion de ligne crée un choc psychologique plus vif qu'un week-end meurtrier sur le réseau routier. Là encore l'industrie nucléaire est sur la sellette car, en cas d'accident majeur (même s'il est hautement improbable), les conséquences sur la population environnante peuvent être considérables.

D'une façon générale, l'homme perçoit avec moins de réticence le risque individuel et volontaire que le risque collectif et involontaire.

Enfin, l'industrie nucléaire traîne comme un boulet les spectres d'Hiroshima (explosion apocalyptique) et de Tchernobyl (contamination massive) qui bloquent les prises de position totalement objectives.

Il apparaît clairement que l'attitude face au nucléaire est dominée par des considérations d'ordre psychologique, qui ne manquent pas d'être exploitées par certains dans l'unique but de satisfaire un intérêt personnel (ambition politique, notoriété, enrichissement ...). C'est ainsi que nous traversons une période où la mode est à la publication d'articles à sensation provoquant l'inquiétude ou encore à la vente de prétendues expertises indépendantes attisant la polémique.

L'information objective et l'éducation jouent donc à ce niveau un rôle essentiel afin de ramener le débat à sa composante rationnelle.

C'est précisément l'objectif de la lettre nucleaire.net

Bernard Wiesenfeld

bwiesenfeld@compuserve.com

Prochaine lettre nucleaire.net, le 15 avril 2000 :

Les conséquences sanitaires en France de l'accident de Tchernobyl

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