LA LETTRE NUCLEAIRE


N°7 - 1er juillet 2000

Interview de Bernard Wiesenfeld au grand journal de LCI le 15 juin 2000 à l’occasion de la décision allemande d’abandonner le nucléaire civil

Nous devions traiter cette quinzaine l’accident nucléaire de Tokaïmura au Japon le 30 septembre 1999, mais l’actualité nous force à reporter ce sujet au 15 juillet 2000 et commenter dans la présente lettre l’annonce faite par l’Allemagne d’abandonner en 2021 la production d’électricité par l ‘énergie nucléaire et de cesser le retraitement en 2005, donc l’envoi à cette date du combustible usé des centrales nucléaires allemandes vers l’Angleterre (BNFL, Sellafield) et la France (COGEMA, La Hague).

Voici in extenso l’interview de Bernard Wiesenfeld faite par David Pujadas au grand journal de LCI le jour même de l’annonce allemande :

David Pujadas. Bonsoir Bernard Wiesenfeld. Vous êtes docteur en physique nucléaire, ancien du CEA donc pro nucléaire. Vous dirigez aujourd’hui une société de conseil dans ce domaine. Vous avez publié « L’Atome Ecologique » aux éditions EDP Sciences. Alors est-ce que cet exemple allemand doit nous faire réfléchir, nous les Français ?

Bernard Wiesenfeld. Je crois que chaque pays a sa politique propre. Les Allemands ont, il faut le savoir quand même, beaucoup de charbon, donc c’est un pays charbonnier. Si on parle de l’Angleterre, ça va être un pays pétrolier. Donc ces pays-là vont évoluer vers certains types d’énergie. Il se fait qu’en France et à bon escient on a développé l’énergie nucléaire, aujourd’hui qui fonctionne très bien et je pense que tout le monde en est satisfait, eh bien la politique française est une politique nucléaire.

David Pujadas. Mais si les Allemands ont pris cette décision, c’est parce qu’ils estiment qu’il y a un risque avec le nucléaire, qu’il y a des incertitudes notamment sur le retraitement des déchets, alors s’il y en a en Allemagne il y en a aussi en France.

Bernard Wiesenfeld. Pas du tout. Il faut savoir que c’est une décision éminemment politique, et uniquement politique, ni économique, ni technique.

David Pujadas. Oui, voilà, c’était dans l’accord entre les Verts et le …

Bernard Wiesenfeld. C’est le résultat d’accords pré-électoraux entre partis politique, le parti de Schröder et les verts allemands, et rappelez-vous, c’est exactement la même chose qui s’est produite en France. Les accords pré-électoraux entre le parti de Lionel Jospin et les Verts français ont donné finalement comme résultat l’arrêt de Super Phénix. Exactement de la même façon.

David Pujadas. Non, mais la raison fondamentale c’est que les Verts allemands, et finalement leur avis est partagé un peu au SPD, estiment qu’il y a un risque, en tout cas qu’ils ne veulent pas courir un éventuel risque, disons que ce serait une sorte de principe de précaution.

Bernard Wiesenfeld. Non, ce n’est pas comme cela qu’il faut voir les choses. En fait, ces écologistes sont des écologistes politiques et non des écologistes scientifiques dont je fais partie …

David Pujadas. Politiques et scientifiques …

Bernard Wiesenfeld. Je ne sais pas, mais en tout cas politiques sûrement, et en conséquence, ils mettent en avant le côté anti-nucléaire parce que cela fait recette. Vous savez qu’il est plus facile de parler des trains qui déraillent que de ceux qui arrivent en gare à l’heure.

David Pujadas. Vous dites : ça fait recette, mais cela dit ça ne tombe pas non plus du ciel comme ça par hasard, ce refus du nucléaire, c’est aussi parce qu’on estime – à tort ou à raison – qu’il y a un risque.

Bernard Wiesenfeld. Alors écoutez, ça c’est une vieille histoire. Je pense qu’on traîne derrière nous le boulet d’Hiroshima, ensuite le plutonium … alors les gens ne savent pas trop… le plutonium c’est dangereux parce qu’il y a de la radioactivité artificielle, alors que tout le monde sait, où du moins devrait savoir qu’il n’y a aucune différence entre la radioactivité artificielle et la radioactivité naturelle. Ce ne sont pas du tout des considérations rationnelles qui sont à l’origine de ces prises de position. Le risque nul n’existe pas, certes, mais si vous regardez les statistiques, eh bien l’industrie nucléaire est de loin l’industrie la plus sûre.

David Pujadas. Oui la plus sûre, mais c’est vrai qu’on dit toujours que le jour où il va y avoir une catastrophe on ne sait pas jusqu’où elle pourra nous mener. Regardez ce sondage qui avait été réalisé en janvier 1999, au moment précisément où cet accord entre les verts et les sociaux-démocrates allemands se dessinaient pour la fin du nucléaire. A ce moment-là on posait la question en France : êtes-vous favorable ou opposé à l’existence des centrales nucléaires ? Et vous voyez que vraiment la France était partagée : 47 % favorable, 49 % opposés. Et quand on évoquait un abandon un peu à l’allemande du programme nucléaire : souhaitez-vous que la France abandonne son programme ? oui l’Europe doit converger en matière de politique énergétique 40 % : non, car la France doit conserver son indépendance énergétique. Tout ça pour dire que l’opinion visiblement est partagée et que ce débat pourrait naître en France.

Bernard Wiesenfeld. Vous savez, je me méfie beaucoup des sondages. Je crois que dès lors que l’on pose une question, en général il y a toujours 50 % pour et 50 % contre. Vous faites l’expérience, ça marche toujours comme ça. Je pense qu’il aurait fallu un référendum par exemple pour décider du devenir de Super Phénix. Ca n’a pas été fait, bon, je ne sais pas quels auraient été les résultats finalement, toujours est-il que malheureusement la décision d’arrêter n’a pas été prise de manière démocratique.

David Pujadas. Enfin c’était dans le programme des gens qui ont été élus pour gouverner la France.

Bernard Wiesenfeld. D’accord, mais il n’empêche que dans une démocratie on doit représenter le peuple. Or je ne suis pas sûr que dans cette décision-là le peuple ait été représenté vraiment.

Davide Pujadas. D’un mot quand même : on a le sentiment que la France, malgré tout, est isolée sur le plan international dans la poursuite de ce programme nucléaire plus important chez nous qu’ailleurs. Est-ce qu’il n’y a pas une inquiétude chez les pro nucléaires comme vous, face à cette tendance ?

Bernard Wiesenfeld. Nous ne sommes pas isolés dans le monde, parce que si l’on regarde les pays asiatiques, par exemple, c’est l’inverse qui se produit : la Chine développe son programme nucléaire d’une façon extrêmement soutenue : un surgénérateur est même aujourd’hui en train d’être construit, et peut-être qu’un jour la France sera obligée d’acheter une licence de fabrication de centrales surgénératrices à la Chine parce qu’elle aura perdu la technologie. Ainsi , au plan mondial, le nucléaire se porte globalement bien. Un virement est en train de se produire. Les Etats-Unis eux-aussi réalisent l’importance de l’option nucléaire et qu’il y a peut-être une manière de la rendre plus rentable qu’elle ne l’a été dans le passé aux Etats-Unis.

David Pujadas. Merci à vous pour ces précisions.


BWM Conseil
Section Communication
bmwconseil@nucleaire.net

Pour en savoir plus, lire l'ouvrage " l'Atome Ecologique " de Bernard Wiesenfeld. 1998, Editions EDP Sciences ( customers@edpsciences.com ).

Prochaine lettre nucleaire.net, le 15 juillet 2000 :

L’accident nucléaire de Tokaïmura au Japon le 30 septembre 1999



 

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