LA LETTRE NUCLEAIRE
N°8 15 juillet 2000
Laccident nucléaire de Tokaïmura au Japon le 30 septembre 1999
Le 30 septembre 1999 se produisit dans lusine japonaise de fabrication de combustible de Tokaïmura laccident nucléaire le plus grave depuis laccident du 26 avril 1986 de Tchernobyl. Le bilan fut lourd : 2 morts et 1 blessé grave parmi les employés de lusine. Comme à Tchernobyl, cest lerreur humaine qui fut mise en cause.
Cependant, il faut noter que cet accident ne concerne pas une centrale nucléaire mais une usine de fabrication de combustible.
En outre, il fut limité car il naffecta que les employés se trouvant au voisinage immédiat du lieu de laccident.
Finalement, il sest agi dun accident du travail dans une usine qui utilise des matières dangereuses, comparable à bien dautres usines, du domaine de la chimie par exemple, qui utilisent également des matières dangereuses.
Il faut donc relativiser laccident de Tokaïmura.
Voici les faits :
Laccident sest produit dans latelier de fabrication du combustible destiné au réacteur expérimental à neutrons rapides de Joyo.
Avant de se retrouver sous la forme de poudre doxyde, utilisée dans la conception des éléments combustibles, luranium passe par différentes phases, à partir de la purification du minerai. Il est notamment stocké et transporté sous forme gazeuse dhexafluorure duranium (UF6) et doit subir des transformations pour devenir loxyde qui sera compacté et fritté sous forme de pastilles.
Les usines manipulent de luranium de différents enrichissements selon la destination finale du combustible. Pour les réacteurs à eau légère (ex. les REP du parc français), les enrichissements en uranium 235 se situent entre 2 et 4 %, alors que les réacteurs à neutrons rapides et les réacteurs expérimentaux utilisent des enrichissements beaucoup plus élevés qui peuvent atteindre 90 %. Le réacteur de Joyo utilise un uranium enrichi à 18,8 %.
La majorité des ateliers de transformation de luranium, dont la France, utilisent un procédé par voie sèche, qui consiste à transformer directement lUF6 gazeux en poudre doxyde duranium dans un four à haute température.
Lusine de Tokaïmura , quant à elle, a choisi le procédé par voie humide :
Lhexafluorure duranium est transformé en présence deau , puis dammoniaque, avant dêtre calciné dans un four pour obtenir la poudre doxyde duranium.
La procédure de conversion débute par les trois étapes successives suivantes :
A Tokaïmura, les opérateurs transgressèrent cette procédure, simple mais indispensable au respect des règles élémentaires de sécurité.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils procédèrent directement à la dissolution de luranium dans la cuve de précipitation/décantation, à partir de simples seaux de 10 litres !
La veille de laccident, 9,2 kg duranium avaient déjà été versés par charges unitaires de 2,3 kg et le jour de laccident, trois nouvelles charges furent ajoutées.
Au total 16,1 kg duranium enrichi à 18,8 % furent introduits dans la cuve de précipitation/décantation alors que la masse autorisée par les procédures, étant donné lenrichissement et la présence deau, était limitée à 2 kg et que la masse critique nétait que de 5,5 kg dans ces mêmes conditions.
En dautres terme, les employés introduisirent par erreur (ou inconscience, ou ignorance) 3 fois la masse critique dans la cuve, doù laccident de criticité inéluctable.
A 10h35 heure locale, la réaction en chaîne démarra, dégageant dintenses rayonnements gamma et des neutrons. La puissance dégagée atteint un pic puis décrut rapidement à un niveau plus faible qui se maintint pendant plusieurs heures. Etant donné les conditions de laccident, il fallut intervenir pour stopper la réaction. 14 heures après le début de laccident, les premières opérations purent commencer. Leau du circuit de refroidissement de la cuve de précipitation, qui favorisait la réaction en chaîne (en ralentissant et en réfléchissant les neutrons responsables de la fission des noyaux duranium 235), fut dabord vidangée. Vers 6 heures du matin, les mesures montrèrent que cette opération était suffisante pour arrêter la réaction en chaîne. Cependant, pour éloigner tout risque de redémarrage, du bore (poison neutronique qui capture les neutrons et les empêche ainsi de provoquer des fissions) fut introduit dans la cuve. A 8 heures, laccident était définitivement terminé.
Au bilan, les 3 opérateurs qui travaillaient dans latelier de conversion furent évacués environ 15 mn après le début de laccident.
Les doses reçues furent respectivement de 9 grays, 5 grays et 1,2 grays.
Rappelons (voir lettre nucléaire n° 6) que la dose létale, cest-à-dire la dose provoquant 50 % de morts dans 2 mois qui suivent lexposition, sans thérapeutique adaptée, est de 5 grays.
La victime la plus touchée tenait lentonnoir qui avait été utilisé, de façon incroyablement artisanale au mépris des procédures existantes, à déverser luranium dissous dans la cuve.
A 9 grays, la moelle osseuse est en grande partie détruite, ce qui effondre lhématopoïèse, cest-à-dire la « fabrication » des cellules sanguines.
Pour restaurer cette fonction, les spécialistes japonais utilisèrent les plus récentes techniques de greffe, en injectant des facteurs de croissance cellulaire à un donneur compatible (la sur de la victime en loccurrence).
Lun des effets de ces produits est de faire passer dans le sang les cellules immatures de la moelle. Cette opération limite les risques et permet, en cas de succès, daccélérer la reprise de lhématopoïèse lorsque ces cellules immatures sont injectées au receveur par greffe de sang, comme cela fut effectivement réalisé sur la victime.
Du fait des soins prodigués, cette dernière survécut jusquau 21 décembre 1999, soit près de 3 mois après laccident. Personne navait jamais auparavant survécu aussi longtemps à une telle dose.
La 2ème victime, se trouvait sur une plate-forme, occupée à verser la matière fissile dans la cuve. Malgré une greffe de sang de cordon ombilical, la probabilité de survie de cet opérateur était faible étant donné la dose reçue (dose létale) et ce dernier succomba fin avril 2000 des suites de complications de ses nombreuses brûlures.
La 3ème victime, qui se trouvait dans une pièce
attenante, reçut la dose la plus faible (1,2 grays). Elle est encore
vivante à ce jour. Cependant, la dose-seuil de passage des effets stochastiques
aux effets déterministes (1 gray) étant dépassée
(voir lettre nucléaire n° 6), cet employé risque, à
plus long terme, des complications de type cancer ou leucémie. Il lui
fut injecté des facteurs de croissance cellulaire, dans le but dactiver
la production de cellules sanguines. En outre, les médecins japonais
congelèrent des cellules de sa moelle pour effectuer une autogreffe en
cas de leucémie.
BWM Conseil
Section Communication
bmwconseil@nucleaire.net
Pour en savoir plus, lire l'ouvrage " l'Atome Ecologique
" de Bernard Wiesenfeld. 1998, Editions EDP Sciences (
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