LA LETTRE NUCLEAIRE


Lettre nucléaire n° 14

Evolution des cancers de la thyroïde après l’accident de Tchernobyl
Application au cas de la France

Certains de nos compatriotes s’inquiètent des effets éventuels sur leur santé du nuage de Tchernobyl, notamment en ce qui concerne le risque de cancer de la thyroïde provoqué par l’iode radioactif véhiculé au dessus de la France par ce nuage pendant 4 jours, du 30 avril au 33 mai 1996.

L’objectif de cette lettre nucléaire est de leur apporter une clarification sur cette question.

La thyroïde est l’un des organes les plus sensibles à l’action cancérogène des radiations ionisantes. Importante dans l’enfance, cette sensibilité diminue fortement avec l’âge.

Le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a libéré des quantités considérables d’éléments radioactifs, dont l’iode 131 (d’une demi-vie égale à 8,02 jours).

Les régions les plus contaminées furent le sud de la Bélarus, le nord de l’Ukraine et le sud de la Russie. Plus de 2 millions d’enfants vivant dans ces régions lors de l’accident reçurent des doses à la thyroïde importantes.

En conséquence, dès 1990, une augmentation considérable des cancers papillaires de la thyroïde a été constatée chez les enfants âgés de 14 ans ou moins qui vivaient lors de l’accident en Bélarus et en Ukraine, et l’incidence (*) annuelle a augmenté entre 1981-1985 et 1991-1994 de 0,03 à 30,6/100 000 en Bélarus et de 0,5 à 3,4/100 000 en Ukraine, l’augmentation étant beaucoup plus importante dans les régions les plus contaminées.

(*) Rappel : L’incidence est le nombre de cas de maladie qui ont commencé ou de personnes qui sont tombées malades pendant une période donnée dans une population donnée. L’incidence s’exprime généralement en proportion par rapport à cette population.

Cette augmentation de l’incidence est attribuée à l’irradiation de la thyroïde par l’iode radioactif dégagé dans l’atmosphère lors de l’accident de Tchernobyl. Chez les adultes vivant dans ces mêmes régions, l’augmentation est nettement moindre.

Dans la communauté européenne, la dose moyenne reçue à la thyroïde a été comprise entre 1 et 10 mSv (millisievert) chez l’enfant et entre des valeurs 10 à 20 fois moindres chez l’adulte.

En France, notamment, plusieurs registres montrent une augmentation régulière de l’incidence des cancers de la thyroïde.

Ainsi, dans le registre des départements de la Marne et des Ardennes qui assure un enregistrement continu et exhaustif des cancers de la thyroïde, l’incidence annuelle des cancers de la thyroïde a augmenté entre les périodes 1975-1983 et 1984-1992, en moyenne de 3,02 à 4,22/100 000 chez les adultes. L’incidence annuelle chez les enfants de 10 à 14 ans est passée de 0,13 à 0,47/100 000.

Cette augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde observée ces dernières années en France peut-elle être attribuée, comme cela a parfois été exprimé par voie de presse, à l’accident de Tchernobyl ?

Deux séries d’arguments plaident contre cette hypothèse :

1- L’excès de dose délivrée en 1986 à la thyroïde des enfants à la suite de l’accident de Tchernobyl est faible, de l’ordre de grandeur de l’irradiation naturelle annuelle. Cet excès est environ 10 à 20 fois plus faible chez l’adulte.

Or, aucune augmentation des cancers de la thyroïde n’a été observée dans les régions ou l’irradiation naturelle est importante (à cause du rayonnement tellurique ou cosmique par exemple).

2- L’augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde est comparable chez l’enfant et chez l’adulte.

Or, nous savons que l’augmentation du risque de cancer radio-induit de la thyroïde est beaucoup plus élevée chez l’enfant que chez l’adulte. C’est effectivement ce qui a été observé en Bélarus et en Ukraine d’après les valeurs données ci-dessus.

On observe en fait que cette augmentation de l’incidence va de paire avec une découverte plus précoce des cancers thyroïdiens. Ainsi, lors de la découverte du cancer thyroïdien, la taille de la tumeur thyroïdienne est plus petite, les formes extra-capsulaires sont plus rares de même que les métastases à distance. Enfin, l’augmentation de l’incidence intéresse tous les types histologiques alors qu’après une irradiation, seule l’incidence des cancers papillaires augmente.

Ceci suggère donc qu’en France, l’augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde est liée à une meilleure éducation médicale, à la pratique de plus en plus répandue de l’échographie de la thyroïde et de la ponction à visée cytologique des nodules thyroïdiens, ainsi qu’à un examen anotomo-pathologique plus performant du tissu thyroïdien opéré. En effet, les cancers thyroïdiens peuvent demeurer cliniquement inapparents pendant des décennies et souvent seul un examen ciblé de la thyroïde est capable de mettre en évidence des nodules mesurant de 1 à 2 cm.

Ainsi, le programme de dépistage chez des populations à risque a provoqué pendant les premières années de mise en place une augmentation de la fréquence de découverte des nodules thyroïdiens. Cette fréquence a par la suite diminué, mais elle est restée plus élevée qu’avant le début du programme. De plus, la taille moyenne de ces nodules ainsi découverts a diminué de manière significative.

Notons enfin que ces explications n’excluent pas la mise en cause concomitante de facteurs environnementaux (alimentation notamment) ou sociologiques (nombre de grossesses et âge lors de ces grossesses, …).

En conclusion, dans les pays de l’Union Européenne, aucun argument ne permet de relier l’augmentation des cancers de la thyroïde à l’accident de Tchernobyl.
Cette augmentation est sans doute liée à un meilleur dépistage, grâce notamment à l’échographie. Ce dépistage permet un diagnostic plus précoce et contribue ainsi à améliorer la survie des patients.
En ce qui concerne le cas de la France, l’excès de dose à la thyroïde liée à l’accident de Tchernobyl a été de l’ordre de grandeur de l’irradiation naturelle.
Aucune conséquence sanitaire n’est à attendre de doses aussi faibles.

BWM Conseil
Section Communication
bmwconseil@nucleaire.net

Pour en savoir plus, lire l'ouvrage " l'Atome Ecologique " de Bernard Wiesenfeld. 1998, Editions EDP Sciences ( customers@edpsciences.com ).

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