Lettre nucléaire n° 20
Des réacteurs nucléaires ont fonctionné sur terre il y a 2 milliards dannées !
Grâce aux bonnes dispositions de la nature, nous savons que le principe de fonctionnement dun réacteur nucléaire, fondé sur le processus de réaction en chaîne contrôlée, est relativement simple à mettre en uvre.
Il y a 2 milliards dannées, le taux duranium 235 présent dans luranium naturel était de 3,6 %, donc beaucoup plus important quaujourdhui (0,7 %) du fait que la période (demi-vie) de lisotope 235 (710 millions dannées) est plus courte que celle de lisotope 238 (4,5 milliards dannées). Par conséquent, luranium naturel pouvait fort bien servir de combustible à un réacteur modéré à leau légère.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, les conditions nécessaires pour atteindre la criticité (enrichissement ad hoc, forte concentration de luranium dans le minerai, présence deau en quantité suffisante, absence déléments trop absorbants) furent effectivement réunies il y a 1950 millions dannées sur le site dOklo au Gabon, où plusieurs réacteurs naturels ont pu fonctionner spontanément durant plusieurs milliers dannées en dégageant de la chaleur (quelques dizaines de kilowatts) par fission comme le font aujourdhui les centrales nucléaires conçues par lhomme !
Lobservation dune légère anomalie de teneur isotopique dun échantillon duranium naturel au cours dune analyse de routine effectuée à lusine denrichissement de Pierrelatte en juin 1972 est à lorigine de la découverte du phénomène dOklo.
Lenquête qui fut aussitôt menée permit de remonter le cycle du combustible jusquà lextraction du minerai effectuée par la société COMUF (Compagnie des mines duranium de Franceville) qui exploitait au Gabon les 2 sites uranifères de Oklo et Mounana.
Cest alors quon découvrit par forage carotté du site dOklo, des échantillons de minerai duranium dont la teneur en uranium 235, étonnamment basse, pouvait atteindre 0,4 % au lieu de 0,7 % !
Les spéculations fusèrent tous azimuts pour tenter dexpliquer ce phénomène singulier : certains avancèrent lhypothèse dune contamination du terrain par de luranium en provenance dune centrale nucléaire, ou encore la possibilité de fractionnement de la teneur isotopique de luranium. Dautres évoquèrent léventualité dun impact de fragments dantimatière. Des esprits imaginatifs avancèrent même que cette découverte apportait la preuve irréfutable de la venue sur notre planète de voyageurs extraterrestres
En fait lhypothèse de réactions en chaîne au sein du gisement duranium dOklo à une époque très ancienne fut vite validée par les experts chargés du dossier, qui mirent notamment en évidence lexistence de produits de fission qui, bien que disparus depuis longtemps étant donné leurs courtes périodes radioactives, avaient laissé lempreinte de leur passage à travers le témoignage de leurs descendants stables.
Le phénomène dOklo a pu être observé grâce à la conjonction de circonstances incroyablement favorables : les zones de réaction sont en effet restées confinées en profondeur (plusieurs centaines de mètres) dans une région qui na connu aucun bouleversement géologique important en 2 milliards dannées, et ce nest quà une époque très récente que des phénomènes dérosion ont amené les réacteurs au voisinage de la surface, permettant alors leur découverte par lhomme.
Par ailleurs, les conditions nécessaires à lentretien de la réaction en chaîne navaient quune très faible probabilité dêtre réunies simultanément. En effet, le période pendant laquelle la réaction en chaîne avait une chance de samorcer spontanément sétendait sur une plage étroite allant de 1500 millions à 2200 millions dannées avant notre ère : en deça de cette plage, la teneur en uranium 235 était trop faible pour atteindre la criticité et au delà, les eaux superficielles nétaient pas assez oxydantes pour entraîner luranium et le concentrer ensuite dans des pièges réducteurs.
En outre, à cette même époque, louverture des structures tectoniques a permis lécoulement dune quantité suffisante deau dans les concentrations duranium déjà constituées. Plus précisément, la bonne irrigation du minerai par leau dinfiltration, qui a pu ainsi jouer le rôle de modérateur, provenait de la très grande porosité des terrains provoquée par la désilicification du grés en présence deau. Cest également cette réaction chimique qui fut à lorigine de la reconcentration de luranium et donc du déclenchement de la réaction en chaîne.
Finalement, les réacteurs du site dOklo se sont créés par eux-mêmes en concentrant luranium de proche en proche par désilicification du minerai.
Les éléments chimiques résultant de la fission des réacteurs du site dOklo ont, soit été retenus sur place, soit migré hors du site dorigine. Il est intéressant de noter à ce sujet que le plutonium est resté intégralement dans luranium qui lui a donné naissance, jusquà sa disparition complète par désintégration alpha ( avec une période de 24000 ans) vers luranium 235 qui sest ainsi en partie reconstitué.
Lexemple des réacteurs dOklo constitue une base dinformations particulièrement intéressante pour létude du stockage géologique des déchets radioactifs.
Il montre notamment que les déplacements observés des déchets radioactifs après 2 milliards dannées sont minimes bien que lenvironnement du site soit extrêmement agressif.
Beaucoup de gisements duranium ou de thorium, exceptionnellement riches, dans des contextes géologiques divers, permettent didentifier les processus de confinement et de transport : Cigar Lake (Canada), Poços de Caldas (Brésil), Alligator River (Australie).
La nature offre ainsi de nombreux exemples de situations où les matières radioactives ont été parfaitement confinées pendant des millions dannées.
Aujourdhui, lhomme a lavantage par rapport à la nature de pouvoir choisir les emplacements pour le stockage géologique des déchets nucléaires en fonction de critères spécifiques :
- Capacité à confiner les éléments radioactifs
- Imperméabilité de la roche haute
- Résistance à la déformation, pour pouvoir supporter les futures structures du stockage en profondeur
- Stabilité géologique
Dans ces conditions, on a de bonnes raisons de penser que lhomme sera capable de confiner ses déchets nucléaires au moins aussi bien que la nature a su le faire.
Cependant ce jugement ne constituant pas en soi une démonstration de sûreté, lactuelle construction par lANDRA dun laboratoire souterrain détudes géologiques à Bures (Meuse) vise à effectuer toutes les vérifications nécessaires avant une éventuelle autorisation de création dun stockage à lhorizon 2006.
BWM Conseil
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Pour en savoir plus, lire l'ouvrage " l'Atome Ecologique
" de Bernard Wiesenfeld. 1998, Editions EDP Sciences (
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